Un automne de suivi de migration nocturne par enregistrement continu (ENC) à Coutances
La migration nocturne a été suivie par la pose d’un enregistreur au cours de 52 nuits entre le 26 septembre et le 20 décembre, soit la quasi-totalité de l’automne 2025. L’enregistreur de type Audiomoth était posé de la plus simple et bête façon sur une balustrade de fenêtre en en centre-ville, chez l’observateur, dans un environnement densément bâti et mal dégagé – on fait au mieux avec ce qu’on a et c’est aussi l’occasion de rechercher un éventuel passage migratoire dans des lieux totalement ordinaires !
L’enregistreur est paramétré pour couvrir la période allant du crépuscule civil à l’aube civile, afin de se mettre en conformité avec le protocole "Vol de nuit" (collaboration MNHN, Biophonia et LPO). Seules les nuits annoncées comme très pluvieuses ou très venteuses sont évitées, pour la simple raison que les cris sont alors indétectables. Concrètement, l’enregistreur a fonctionné aux dates correspondant, ci-dessous, aux cases vertes.
Du côté de la météo, la rose des vents présente l'allure ci-après : les 3 tranches de vitesse étant 0-4 km/h, 4-8 et 8-12, la vitesse maximale relevée étant de 12 km/h (on retient la valeur principale et non la valeur en rafales). Les vents de sud sont fortement prédominants (sud 40% ; sud-ouest 11%).
Le dépouillement des nuits est effectué à l’aide du logiciel Audacity qui permet de visualiser les sonogrammes. Les données ont été saisies sur Faune-Normandie et sur Trektellen dans le cadre du programme NOCMIG/Vol de nuit. Pour cette raison, la saisie de l’effectif suit la règle de ce dernier protocole : pour chaque passage d’oiseaux migrateurs, l’effectif retenu correspond au nombre de sonogrammes. Sur Faune-Normandie, on saisit la donnée correspondant au cri isolé, à son heure de passage, avec l’effectif 1, puis la donnée de trois cris, à son heure, comme une donnée de « 3 Grives mauvis » ; sur Trektellen, qui demande une saisie par tranche horaire, on somme les effectifs des données « brutes » de Faune-Normandie de chaque tranche horaire.
En revanche, lorsqu’il s’agit d’oiseaux locaux sans aucun doute (le Faucon pèlerin qui s’éveille soudain d’un cauchemar en criant à deux heures du matin, le Rougegorge qui pousse ses tic-tic d’alarme à partir de 6h du matin, le couple de Hulottes qui se répond pendant une demi-heure) on ne note qu’un individu (ou deux pour les hulottes).
Enfin, les cris de corvidés rejoignant ou quittant le dortoir situé à proximité ainsi que les Goélands argentés locaux ne sont pas pris en compte du tout : il est impossible de les transcrire en effectifs, pour des raisons assez évidentes.
Sous ces modalités, un peu moins de 2500 oiseaux de passage migratoire ont été dénombrés au-dessus de Coutances, de nuit, à l’automne 2025. Le nombre d’espèces est très réduit et deux d’entre elles affichent une prépondérance écrasante : la Grive musicienne et surtout la Grive mauvis.
Le tableau suivant donne la liste des espèces contactées en migration et les effectifs retenus. Dans le cas des espèces à la fois présentes sur place et contactées en passage nocturne (Merle noir, Rougegorge familier), ce tableau ne retient que les données correspondant à des cris de vol. Une exception : la Bergeronnette grise qui stationne dans la ville et passe aussi en fin de nuit, pour laquelle il est impossible de trancher.
Au moins cet automne, seul le passage de grives mérite une sorte d’analyse. Les autres espèces sont présentes en effectifs quasiment anecdotiques.
Aperçu général
Le passage des Grives mauvis et musicienne est représenté sur le graphique suivant. L’effectif noté correspond au nombre de cris de migration relevés au cours de la nuit s’achevant à la date indiquée ; autrement dit l’effectif « du 7 novembre » correspond à celui de la nuit du 6 au 7. La troisième courbe représente la vitesse moyenne du vent en km/h, multipliée par 10 pour être rendue visible sur l’échelle, relevée à 2h du matin à la station de Trelly.
La comparaison entre les pics et les données météo confirme que les gros passages ont plutôt lieu par vent modéré de secteur sud, mais cette dernière météo a été si prédominante que la corrélation ne saute pas aux yeux. Les conditions ont été bonnes ou du moins acceptables pendant une grande partie de l’automne pour les migrateurs, de sorte que toutes les fenêtres de vent favorable n’ont pas été utilisées.
Les résultats observés ont ensuite été comparés aux totaux notés sur le site Trektellen (« Totaux espèces » pour « Tous les sites » à chacune des dates de suivi par ENC).
Grive musicienne
Autant énoncer d’emblée que la phénologie notée à Coutances en 2025 ne recoupe absolument pas celle qui ressort des relevés Trektellen. Le coefficient de corrélation -calculé pour l’anecdote- est proche de zéro. Le graphique suivant présente les passages respectifs de Grive musicienne à Coutances et relevés sur Trektellen. Afin d’obtenir des courbes comparables, la variable utilisée est l’effectif noté à la date indiquée divisé par le total des effectifs notés pour l’ensemble des dates où l’enregistreur a été placé.
La migration de la Grive musicienne selon Trektellen présente un pic massif dans la deuxième décade d’octobre, qui voit passer près des deux tiers des oiseaux contactés : ce pic ne laisse aucune trace dans les relevés de Coutances. Réciproquement, le pic local du 5-7 novembre qui voit passer plus de la moitié des Musiciennes coutançaises correspond à peine à un frémissement dans les données Trektellen, principalement composées d’oiseaux notés dans divers sites de la moitié nord de la France, et des Pays-Bas. En revanche, comme on le verra plus loin, ce pic de Musiciennes à Coutances se produit exactement à la date d’un pic de Grives mauvis noté à Coutances et sur Trektellen, comme si, localement, les Musiciennes avaient été « entraînées » par leurs collègues !
Grive mauvis
Pour cette espèce, on observe, cette fois, des ressemblances un peu plus sensibles avec le schéma européen visible sur Trektellen, avec des différences notables tout de même. Plus exactement, il y a un événement concomitant, mais non des moindres : c’est le principal pic de passage de l’espèce, qui cette fois-ci a été bien sensible à Coutances. Comme évoqué plus haut, ce pic du 5-7 novembre se redouble dans la Manche d’un rush de Grives musiciennes comme s’il y avait eu entraînement ou aspiration.
Pour ce pic, les effectifs relevés à Coutances lors de ces pics suivent, avec 24h de décalage, le pic total noté sur Trektellen. Sur cette période, ce sont les sites néerlandais qui ont noté les plus importants effectifs. On peut donc supposer que les migrateurs de Coutances font partie des oiseaux qui ont survolé les Pays-Bas au préalable. La veille ou la nuit même ? Lors de ces pics, le passage est particulièrement marqué entre 20h et minuit, puis de nouveau en fin de nuit et au lever du jour (5h-8h) avec un creux sensible en milieu de nuit et une légère prédominance pour le passage matinal. Sur l’ensemble de l’automne, le nombre de cris de contact par tranche horaire se présente comme suit :

Le cas du pic de mi-novembre, d’ailleurs plus modeste, est différent : il est à peine visible sur les bilans journaliers Trektellen. Toutefois, à ces dates, on constate nettement que les sites ayant compté le plus grand nombre de Mauvis sont situés en Belgique ou sur les côtes du nord de la France (Nord, Pas de Calais, Somme). Dans ce cas, il est extrêmement probable que les oiseaux entendus à Coutances soient passés là la nuit même. Sur ces deux nuits du 15 et du 16 novembre, les effectifs de début, milieu et fin de nuit sont semblables.
Quant au pic de Mauvis du 8-10 décembre, il est introuvable sur Trektellen, où les plus gros effectifs sont contactés… sur des sites français généralement situés plus au sud. Il s’agit vraisemblablement d’un mouvement de faible ampleur géographique, voire purement local et difficile à expliquer, d’autant qu’on ne relève aucun événement météo à cette période où la température est uniformément douce.
Réciproquement, quasi rien (à peine des frémissements) n’a filtré à Coutances des pics précoces d’octobre (6-7, 14 et 19 octobre). Au vu des données Trektellen, trois explications sont envisageables, même si l’on est ici dans l’hypothèse pure :
- Le pic du 6-7 correspond principalement à de gros effectifs aux Pays-Bas, mais nettement à l’intérieur des terres, contrairement au pic de début novembre qui concerne des stations littorales. S’agit-il d’un flux plus intérieur qui a piqué plein sud sans suivre la côte ?
- Le pic du 14 octobre correspond à de gros relevés dans le nord et le centre de l’Angleterre (Cumbrie, Yorkshire, Midlands) ; ces oiseaux ont pu ensuite faire halte avant la Normandie ou bien traverser la mer plus à l’ouest
- Quant au pic du 19, il a très bien pu être raté dans la mesure où la dernière décade d’octobre a été pluvieuse toutes les nuits, rendant les relevés impossibles.
Mais on est là dans la conjecture, et rien ne garantit que tout afflux visible une nuit à l’échelon européen soit visible sur chaque station individuelle.
Conclusion
Comme il semblerait imprudent d’analyser davantage un jeu de données sur un automne unique, on retiendra surtout que l’utilisation de l’enregistreur nocturne permet de contribuer facilement au suivi des migrations, et révèle un flux migratoire jusqu’au cœur de nos villes. Comme la technique peut être mise en œuvre avec un simple dictaphone numérique (la seule différence avec un enregistreur spécifique étant la nécessité de le déclencher le soir et le relever le matin), elle est accessible à tout amateur capable de reconnaître ensuite les cris – fût-ce avec l’aide de la communauté « Vol de nuit » présente sur serveur Discord. Attention, en revanche, en particulier dans le cadre d’une utilisation professionnelle, à ne pas sous-estimer le temps de dépouillement : même avec un passage espacé comme ici, il faut compter deux heures pour analyser les fichiers d’une nuit.
Cyrille FREY <reservemaraistaute@gonm.org>








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